BALUM vers le Banc d'Argent

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Huitième bouteille à la mer - février 2004

Des métros* dans les mers du sud

*"métro" comme "métropolitain" par opposition à "local" dans les French West Indies**...
** "French West Indies" signifie "Antilles Françaises" quand on est dans les West Indies
***.
*** "West Indies" signifie Antilles quand on est chez les anglophones...

   Musique : Maria Callas - "compil" La voix du siècle
Renaud "The meilleur of…" - 75/85 et 85/95

Balum est au mouillage dans le Cul-de-sac du Marin, c'est le nom officiel de cette baie sur la carte et ça souffle. Même un peu trop. Ce lundi 9 février, je dois mettre le bateau au sec, encore faut-il que j'arrive au chantier. J'attends ; entre deux rafales je remonte quelques mètres de chaîne ; j'attends... J'étais prêt à appeler le chantier à l'aide ou à le prévenir que finalement je ne venais pas, ça y est, l'ancre est à bord, j'y vais. Balum va passer trois jours sur l'aire de carénage pour qu'on lui fasse une beauté : grattage de sa coque, peinture sous-marine, révision du diesel et du hors- bord de l'annexe, réparation du chargeur deux cent vingt volts qui a explosé - une averse sournoise lui a coulé dessus par un hublot resté ouvert... Je vais également faire retoucher le génois qui s'use beaucoup sur le balcon avant, surtout aux allures portantes.

Ma collègue Anne-Marie est en Martinique pour deux semaines et après un cafouillis de téléphones, on se donne rendez-vous : elle et sa famille viennent sur Balum ce jeudi. Ils découvrent mon yacht et j'ai le plaisir de rencontrer leur petite fille Eva, cinq mois. Je leur propose d'aller manger dans un petit restaurant tout simple que j'ai repéré vers le Cap Macré, "Turquoise" ; il est sur une colline, un "morne", comme on dit ici et sa terrasse surplombe l'Atlantique, avec vue jusqu'à l'horizon. Le temps est très menaçant, mais la terrasse est couverte, et c'est tant mieux. Pour digérer le colombo de cabri, nous descendons nous baigner. Le vent souffle, nous sommes sur la côte balayée par l'alizé ; la mer est agitée, mais les "métros" se baignent avec plaisir. Frileux, je garde les sacs et les serviettes... Le ciel s'assombrit, Eva me raconte sa vie et tout à coup, l'averse tropicale est là ! Evidemment, la voiture est loin, nous avons cherché le meilleur coin de la plage. N'écoutant que mon courage, je prends Eva dans mes grands bras protecteurs et je cours. Nous finissons par trouver une espèce de kiosque pour nous abriter. D'autres rescapés sont là et bien sûr Eva est la vedette, pendant que tout le monde essaie de se sécher.

Samedi 14 février, arrivée des sept Parisiens, une partie du gang des didieristes. Retrouvailles chaotiques, ils ont pris deux avions différents - et il y a eu erreur pour l'un d'eux, on les a fait passer par Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe... Vu de Paris, c'est la même chose, Pointe-à-Pitre et Fort-de-France ! Du coup, avion-navette entre Guadeloupe et Martinique, évidemment les bagages n'ont pas suivi, il faudra les attendre à la navette suivante... Récupération des voitures de location, pendant ce temps avec Claudine nous filons au Marin découvrir notre villa pour une semaine. Nous sommes accueillis par le propriétaire. Grande maison, belles chambres avec climatisation, trois salles de bain, il a même prévu pour notre arrivée des fruits et de quoi faire du ti-punch. Nous posons nos sacs et partons tous manger une pizza. Le décalage horaire se fait sentir, les enfants piquent du nez dans leur assiette et les autres se retiennent. Difficilement. Au dodo.

Après une nuit au calme, nous nous dirigeons vers la plage de Sainte-Anne assister à une régate de yoles, les voiliers traditionnels de Martinique aux immenses voiles carrées très colorées. Nous empruntons la route du bord de mer pour filer vers l'Anse Noire. Avec Charlie, nous chassons tranquillement le calmar géant quand tout à coup nous nous retrouvons au-dessus d'une grosse tortue qui nage paisiblement quelques mètres au-dessous de nous. Nous la suivons pendant un petit moment, elle se met à remonter vers la surface, mais là, du coin de l'œil, elle nous aperçoit. Aussitôt elle accélère et nous laisse sur place. Nous barbotons près des rochers du bord de la crique, un immense banc de poissons scintillants virevolte au-dessus des massifs de corail couverts de gros oursins. Au retour, nous nous arrêtons pour boire une bière glacée en admirant le rocher du Diamant : les Tropiques donnent soif.

J'emmène tout le monde manger chez Turquoise ; j'ai parlé à Claudine du "féroce" qu'on y sert... Le féroce, c'est une entrée froide à base de farine de manioc, de poisson et d'avocat. Très bon. Nous testons aussi les accras et plein d'autres spécialités. J'avais dit à Claudine que des colibris butinaient dans les arbres fleuris devant la terrasse : ils vont nous émerveiller pendant tout le repas. Dans l'après-midi, nous entreprenons une petite marche digestive vers le Cap Macré. Nous longeons la mangrove, le sol boueux est troué de centaines de terriers de crabes de terre. A notre arrivée, tous ces crustacés disparaissent, silence, ils ressortent doucement, prêts à traîner dans leur trou tout ce qu'ils peuvent ramasser : feuille morte, casquette, vieille chaussure. Les gens du coin mettent des pièges, ils mangent ces petites bêtes, paraît-il. Je me souviens avoir testé une recette similaire à Tahiti, le "tupa" farci : mauvais souvenir, odeur nauséabonde...

Nous voulons gravir la Montagne Pelée. Nous remontons la côte "atlantique" (c'est-à-dire la côte est, la côte ouest étant la côte "caraïbe"). Nous partons à pied sur un chemin qui grimpe fort. Temps gris, les nuages ne sont pas très loin au- dessus de nous. Pour le pique-nique, nous nous arrêtons sous une plantation de cristophines. La cristophine est une espèce de petite courge : pour la faire pousser, on installe des réseaux de fil de fer à deux mètres de hauteur ; ces légumes se cueillent alors comme des pommes. Lors d'une halte, nous apercevons des mangoustes sur un parking. Ces animaux, qui ressemblent à des grosses belettes, ont été introduits dans l'île pour chasser les serpents, les serpents ont été introduits dans l'île pour chasser les Arawaks, les premiers habitants de l'île... Au retour, nous allons jeter un œil à la Plantation Leiritz, une ancienne exploitation de canne à sucre superbement restaurée et transformée en hôtel. A l'entrée du parc trône un arbre impressionnant, un caoutchouc comme dans nos maisons de France. Il est immense. Le tronc, qui est en fait constitué d'une multitude de troncs, mesure plusieurs mètres de diamètre. Une dame qui conduit un groupe de visiteurs leur pose une devinette : quel âge a-t-il ? Personnellement je suggère trois cents ans... Il a été planté en 1972 ! Nous revenons par la route du centre de l'île ; la végétation est magnifique, il y a des fougères arborescentes géantes, des bananiers énormes, des arbres couverts de fleurs. La montagne est baignée de la belle lumière du couchant.

Aux Trois-Ilets nous prenons le bateau-navette qui nous conduit en plein centre de Fort-de-France, devant le Parc de la Savane. Grande visite du marché couvert, je m'achète un beau chapeau de paille et puis nous allons boire de délicieux jus de goyave frais "chez Carole", un petit snack à la carte appétissante. J'y laisse tout le monde et pars retrouver Anne-Marie dans une villa sur les hauteurs de Fort-de- France. Côte de bœuf au grill et ananas frais avec vue sur la baie par-dessus les jacarandas et les flamboyants. En fin de journée, Anne Marie me pose près du port, je rentre en "taxi co", un taxi collectif ; lorsque j'arrive à la villa, mes colocataires sont à peine de retour de la plage des Salines. La nuit est tombée. Les autres, ce qui leur plaît, ce sont les cocotiers, la chaleur, se baigner dans l'eau à 27° au mois de février... Et moi, savez-vous ce qui me plaît ? Dormir dans un lit qui ne bouge pas, avec la clim...

Mon chargeur deux cent vingt volts est irrécupérable. Pendant la semaine, je vais aller plusieurs fois chez l'électronicien. Mais il avait oublié, puis il n'est pas encore arrivé, puis ça y est il a regardé, puis il va m'en proposer un autre... J'y vais trois fois, quatre fois : temps caraïbe... Par contre, je récupère mon génois réparé avec deux jours d'avance !

Je suis terrien depuis plusieurs jours, il est temps de retrouver Balum. Nous installons le génois recousu comme neuf et larguons les amarres : mon yacht n'a jamais eu autant d'équipiers. Corinne barre comme une vraie louve de mer, ce sont ses débuts. Nous quittons le Cul-de-sac du Marin, laissons à bâbord la plage de Sainte-Anne et optons pour l'Anse Sainte-Catherine. L'ancre tombe dans trois mètres d'eau transparente ; plage à peu près déserte, pas d'autres bateaux. Dans l'après-midi, nous faisons un passage aux Salines, histoire de voir cette plage du large. Nous barbotons encore et puis nous décidons de rentrer, le crépuscule tropical s'annonce. Claudine est à la barre. Nous contournons un drôle de cargo, un dock à bateaux : il s'immerge à moitié afin que des voiliers et autres grands yachts à moteur s'installent sur son pont en passant par la poupe ; quand tout le monde est là, l'arrière se ferme, des pompes chassent l'eau et tous les bateaux sont posés sur des cales, au sec, prêts à traverser l'Atlantique vers l'Europe. C'est destiné aux yachtmen qui ont des années sabbatiques trop courtes - et qui ont les moyens ! Retour à la maison : vous ai-je dit que des colibris font du vol stationnaire devant notre terrasse ?

Alors que les métropolitains font quelques achats au marché couvert du Marin, épices et confitures de fruits tropicaux, nous assistons à un petit "vidé", un défilé : c'est la saison du Carnaval, avec les enfants des écoles ; la reine de la maison de retraite clôt la procession, juchée sur une camionnette avec sa demoiselle d'honneur, toutes deux semblent ravies.

Nous avons goûté des plats variés cette semaine : du féroce d'avocat, des brochettes de lambis (d'énormes coquillages), du poisson cru au citron vert, des accras, des vivanneaux (ou poissons rouges !), des sorbets à la noix de coco fraîche, du colombo de cabri... Et j'allais oublier : du poulet ! Pour nos premières courses de la semaine, nous avions trouvé une "promo", dix kilos de poulet surgelé pour onze euros ! Alors nous avons mangé du poulet grillé, du poulet au barbecue, du poulet en cocotte, du colombo de poulet...

Samedi - dernier jour... Claudine, Charlie, Dominique et Lucas décollent en début d'après-midi, mais Nougat, Corinne et Tifannie me quittent vers 19 heures, ils gagnent un bonus d'un après-midi. Du coup, nous mangeons du... poulet sur Balum et allons nous baigner une dernière fois sur la plage des Salines ; Tiffanie veut acheter là-bas des coquillages, des lambis pour ses sœurs. Retour au port du Marin et tous les trois m'abandonnent là. Dans quelques heures, ils remettront des pulls et des chaussettes... Je redeviens navigateur solitaire. Cette semaine a été une parenthèse que j'ai dégustée comme un bonbon. Chaque instant de vie ne vaut que par les contrastes, j'avais besoin de casser la routine cocotiers-sable-blanc-eau-transparente. Merci à vous sept. Je vous souhaite un doux retour en métropole. Les petits matins givrés et le printemps qui arrive, ce n'est pas mal non plus.

Comme Balum doit quitter le ponton mardi, je termine mes bricolages lundi. J'installe le nouveau chargeur deux cent vingt volts et découvre avec agacement que son ventilateur est affreusement bruyant. L'ancien était silencieux, car sans ventilateur...

Je salue mes voisins de ponton, Jean-Yves, skipper de L'Or-du-Temps, qui compte passer le canal de Panama vers le mois de mai et Philippe, le captain de Naia, qui trouve que les Antilles "c'est nul", rien ne vaut l'Italie ! Je pars vers le nord : Olivier d'Audélie, que j'ai revu la veille, m'a proposé de remonter bord à bord vers la Guadeloupe. Il est au mouillage de Sainte-Anne, Balum est au Marin, nous nous retrouvons dans la baie de Saint-Pierre en fin de journée ; là, comme partout dans les Caraïbes à cette époque, c'est Carnaval. Et précisément, ce mardi est le jour des diables rouges, tout le monde est en rouge. La ville entière défile derrière un camion électrique surmonté d'une sono géante. Nous sortons des coffres des tee-shirts plus ou moins rouges et c'est parti, nous sommes aspirés par la foule. Ambiance joyeuse et bon enfant. Le lendemain nous nous promenons dans la ville ; nous visitons les ruines du théâtre. C'est tout ce qu'il en reste après l'éruption de la Montagne Pelée de 1902. Tout près il y a la prison et le cachot du fameux Cyparis, seul survivant parmi trente mille morts. Ce titre de gloire lui avait permis de terminer sa vie comme attraction dans le cirque Barnum. L'après-midi, c'est le "défilé des diablesses" et tout le monde est en noir et blanc. Le soir, l'ambiance monte encore d'un cran : concert sur la place du marché. Je suis retourné à bord, Balum est à cinquante mètres de la plage, je m'endors bercé par le rythme du zouk et des biguines déchaînées.

Jeudi 26 février, nous pointons nos étraves vers la Dominique : Audélie et Balum se suivent. Beau temps, alizé musclé, la traversée du "canal" entre les deux îles ne traîne pas. Nous sommes fêtés par un grand troupeau de dauphins, ils sont une cinquantaine et restent longtemps à jouer dans l'étrave. Nous nous dirigeons vers la capitale de la Dominique, Roseau. Encore loin de la baie, un "boat boy" vient nous proposer ses services avec son petit hors-bord. Ici, les fonds descendent très vite, à cinquante mètres du bord le sondeur indique déjà quatre-vingt mètres de fond, alors c'est soit un mouillage "bahaméen" - il nous aidera à nous amarrer, une ancre à l'arrière et un bout' à l'avant attaché à un cocotier - soit une bouée sur corps mort. Avec Audélie nous préférons une bouée, plus facile. Nous payons notre boat boy. Nous mettons les bateaux en ordre et tout le monde saute à l'eau... Et un deuxième boat boy arrive : il faut payer ! L'autre revient : "ne l'écoutez pas, il est fou !" Discussion de sourds, un hors-bord de chaque côté d'Audélie. La mauvaise comédie se termine sur la jetée avec le patron de l'hôtel local dans le rôle du juge. Des dollars changent de main et nous, nous décidons de repartir dès le lendemain matin. Au cas où l'un ou l'autre aurait des envies de vengeance...

Nous filons vers Portsmouth, au nord de l'île. Les deux bateaux sont presque bord à bord, à dix mètres l'un de l'autre. A trois ou quatre milles de la baie, encore un boat boy : il nous accoste avec sa barque pour nous prévenir que son collègue pourra nous fournir tous les services possibles... Arrivés au mouillage, c'est le défilé des vendeurs de fruits, des vendeurs de promenades, des vendeurs de ce qu'on veut. Et à chaque fois, un quart d'heure de discussion : "do you like Dominica ?" Le lendemain matin, je vais finir par répondre non à cette question ! La Dominique est l'une des îles les plus pauvres des Antilles, et c'est d'autant plus flagrant quand on la compare avec ses voisines françaises riches et subventionnées. Son côté "authentique", épargné par la culture Coca-Cola, devrait pourtant attirer le voyageur qui recherche la différence, le dépaysement. Mais, comme à Sainte-Lucie et Saint-Vincent, les plaisanciers s'y arrêtent peu, agacés par le harcèlement de ces boat boys. Il y a tellement d'autres îles antillaises où l'accueil est chaleureux sans être envahissant ! Il est vrai que je suis un nanti, un riche, un milliardaire en comparaison de ce boat boy sur son flotteur de planche à voile, avec un seau plein de fruits qui risque de passer par-dessus bord... Mais je n'aime pas être pris pour une poire, du genre qui jette une liasse de dollars derrière lui pour qu'on lui fiche la paix. J'ai la sensation d'être pris pour un porte-monnaie à pattes, un gros carnet de chèques clignotant... Dans ces instants, je rêve d'aborder une île de Micronésie, de Mélanésie, un de ces endroits du fond du Pacifique où le dernier bateau a fait escale il y a trois ans. Je me prends pour Bougainville accueillant les pirogues où des hommes et des femmes vêtus de feuilles de bananier lui apportaient des noix de coco ouvertes pleines d'eau fraîche...  

La "rivière indienne", une attraction vantée dans les guides, nous tente, c'est une rivière bordée de mangrove et de végétation amazonienne. Nos boat boys proposent de nous y emmener dans un petit canot' à rames pour une heure d'exploration : quinze dollars US par personne ! Nous sommes cinq, donc soixante-quinze dollars... Nous avons tant que ça des têtes d'américains ? Le soir nous allons faire un tour en ville : enthousiasme modéré... Nous regardons la carte d'une pizzeria, elle est tenue par un Français ; quarante "East Carribean dollars" la pizza, environ treize euros... C'est plus cher qu'à Quimper ! Retour aux bateaux, nous partons demain matin.

Samedi 8 heures 30 : ancres casées dans la baille de mouillage, direction l'archipel des Saintes. Avec Audélie, nous naviguons de nouveau bord à bord, quand tout à coup il me semble reconnaître un voilier qui arrive au loin en sens inverse, une coque claire rayée de rouge, génois et trinquette bordés de rouge... C'est Persévérance, aucun doute ! J'essaie à la VHF sur le canal 72, puis le canal 16. Pas de réponse. Je me prépare à tirer un bord pour les rejoindre, quand quelques secondes plus tard Antoine me répond. Il me salue, puis Brigitte prend le combiné. Ils viennent des Saintes, repartent vers le sud des Antilles et ça y est, ils se sont décidés : écluses de Panama au printemps puis cap sur la Polynésie. En pleine discussion, la douane nous interrompt : veuillez libérer le canal 16, réservé aux urgences ! Oups, pardon, on repasse sur le canal 72... Persévérance est le premier bateau voyageur que j'ai rencontré dans mon périple, je l'avais vu à la jumelle, puis nous nous étions parlé à la VHF entre le Portugal et Porto-Santo, deux petits bateaux loin de tout. Arrivé à Porto-Santo, un couple m'avait aidé à m'amarrer, c'étaient Antoine et Brigitte. Mon expédition en solitaire commençait à se peupler de rencontres, d'échanges, de partages. Nous ne nous reverrons pas avant longtemps, sans doute. Peut-être dans un mouillage des Marquises, dans quelques années ? Je leur dis au revoir, ému. Vous allez me manquer. Salut et bon vent !

Nous arrivons dans la rade des Saintes avec un temps parfait. C'est la deuxième fois que Balum vient ici, mais je ne m'en lasse pas. Nous jetons nos ancres face à la fameuse "maison du docteur", en forme de proue de paquebot : nous commençons à avoir nos habitudes ici, dans cette baie que certains comparent à la baie de Rio - toutes proportions gardées, bien entendu ! Balade à terre. Olivier d'Audélie propose d'acheter une daurade coryphène au minuscule marché aux poissons. Valérie n'accepte que si le poisson est préparé, vidé, queue et tête coupées. Elle a des souvenirs de cockpit sanglant pendant les traversées ! C'est grand une coryphène de quatre kilos, du coup le poisson cuit sur Audélie et le riz sur Balum. Cette nuit, à 3 heures 30, la Croix du Sud est toujours là. Je la contemple, plein sud, au-dessus du Morne à Craie, une colline qui culmine à cent cinquante mètres. Dimanche 29 février, année bissextile : mon année sabbatique dure trois cent soixante-six jours, un jour de gagné !

Belle randonnée en compagnie de l'équipage d'Audélie sur la "trace des crêtes", un sentier qui traverse toute l'île : nous apercevons la Guadeloupe, la Petite Terre, Marie-Galante, la Désirade, La Dominique. Nous passons sous de nombreux mancenilliers : nous savons cet arbre toxique, en effet il ne faut pas rester dessous quand il pleut. D'aspect très anodin, son tronc est parfois cerclé d'un trait de peinture rouge, mais souvent rien n'avertit le touriste innocent. Son fruit est une petite pomme. La belle au bois dormant était-elle antillaise ? Quelques iguanes se dorent au soleil sur des rochers, nous en voyons d'autres dans un pâturage, au milieu des chèvres, des vaches et des poules. Aucun doute, nous ne sommes pas en Auvergne. Au retour, baignade et entraînement à la "plongée canard" pour Valérie et Olivier. But du jeu : réussir à aller le plus profond possible avec masque et tuba. Pour la démonstration, je vais chercher en apnée une poignée de sable à onze mètres de profondeur. Mesure garantie par le sondeur du bateau ! Fier, le captain...

J'ai projeté une escapade vers Antigua, mais la météo marine annonce pour les cinq jours à venir beaucoup de vent pas très bien orienté. Tant pis, demain matin je pars tout de même pour la Guadeloupe et j'attendrai qu'il tourne. Audélie et Balum appareillent en même temps, nous embouquons la Passe de la Baleine et nos routes se séparent : Je pointe vers le nord-ouest, vers la marina de Rivière-Sens, au sud de Basse-Terre. Audélie vise Pointe-à-Pitre. Vent force 6, mer désordonnée, ce n'est pas grave, il n'y en a pas pour trop longtemps.

En 1999, le cyclone Lenny, un cyclone atypique qui s'est déplacé d'ouest en est, a dévasté les côtes sous le vent de bon nombre d'îles caraïbes. J'avais observé trois cargos drossés par cet ouragan sur la plage de Portsmouth, en Dominique. Il avait également beaucoup endommagé la marina de Rivière-Sens : en 2004, les réparations n'ont toujours pas démarré. L'enrochement à l'extrémité de la digue a été à moitié démoli, du coup l'entrée du port est très étroite et le sondeur indique à peine deux mètres. Mes appels à la VHF n'ont rien donné, personne. En général, dans les capitaineries, il y a toujours quelqu'un qui répond. J'entre avec précaution dans la darse, des plaisanciers me font des signes incompréhensibles. Finalement j'aperçois celui qui doit être l'employé du port. Il me dirige vers une place libre. Je veux me mettre cul à quai, l'avant saisi sur une bouée. D'habitude, pour ce genre de manœuvre, les plaisanciers sont aidés par un marinier qui vient sur sa chaloupe. Ici, le port n'a pas de chaloupe ! Pour compléter le tableau, pendant que je saisis la bouée à l'avant, je ne m'occupe pas de l'arrière, confiant dans le professionnalisme de mon assistant ; il laisse Balum taper gaiement le quai en béton ! Le vent est traversier, je cogne les deux bateaux voisins, bref c'est l'amarrage le plus minable de toute la Caraïbe. La honte. J'apprends que le port n'a pas de radio. Même Balum en a une. Plus tard, je demande à mon saccageur de gelcoat où sont les douches : dans un premier temps il n'y a pas de douche, puis, après mûre réflexion, il m'explique que quand je veux prendre une douche, il vient ouvrir et après il va fermer. Je dois avoir un regard expressif, il monte au bureau de la capitainerie, redescend dix minutes après, me donne la clé, je la rendrai le jour où je partirai. S'il ajoute une remarque je le mords.

J'avais prévu de rester ici deux jours, juste le temps de retenir ma place au port pour une dizaine de jours, au milieu du mois de mars, des amies venant me rejoindre en Guadeloupe. Ici on ne retient pas les places, me dit-on, le premier arrivé s'installe ! Note pour le lecteur : dans les marinas de Pointe-à-Pitre ou du Marin, il n'y a aucun problème pour réserver une place... Mais ça y est, je ne suis plus énervé. Je me trouve une voiture et pars respirer l'air des hauteurs de l'île.

Les deux jours prévus vont devenir quatre, le temps ne s'arrange pas. J'attends l'accalmie, je lis, je vais deux ou trois fois à pied à Basse-Terre, je fréquente le cyber- café. Mon collègue Luc, qui squatte ma maison quimpéroise depuis que je suis parti, m'écrit ou me téléphone beaucoup depuis quelques temps : les Impôts m'en veulent ! Ils me réclament des sommes folles, plus une amende pour faire bonne mesure. J'avais pris rendez-vous avec leurs services en juin avant de partir et tout allait bien, mes prélèvements mensuels seraient adaptés en fonction des besoins. Mais le service des Impôts calcule, le service du Trésor Public prélève et ils ne sont pas d'accord ! Luc mon comptable me donne les numéros de téléphone des coupables et quelques appels plus tard, tout est réglé. Tout ? Pas tout à fait, hélas… Les Impôts encore. Je dois envoyer ma déclaration avant le 30 mars. Luc mon homme d'affaires me propose de la rédiger à ma place. Pourtant il était prévu que je passerais à la Cité Administrative à Quimper en juillet, à mon retour. La prochaine fois, je leur ferai écrire et signer tout ce qu'ils me diront en trois exemplaires. Luc mon secrétaire va leur écrire une belle lettre où il jure sur l'honneur que je passerai en juillet. Fin (provisoire ?) du feuilleton. Il reste une interrogation : puis-je déduire le prix de tous ces appels téléphoniques de ma prochaine déclaration ?

Au port, je rencontre Jean-Luc et Sabine, de Crisbel. Ils me racontent leur traversée de l'Atlantique. Le pilote automatique a flanché, ils ont barré sans relâche pendant neuf jours sur un océan bien agité... Mauvais souvenir ! Ils avaient acheté d'occasion leur Sun Odyssey 34, un bateau à peine plus grand que Balum mais suréquipé : radar, enrouleur électrique de génois, propulseur d'étrave, deux cabinets de toilette... Mais cela ne suffit pas pour qu'ils envisagent avec sérénité la traversée retour ! Nous nous donnons quand même rendez-vous aux Açores. En face de Balum, il y a Chenapan, un gros Océanis 430, mené par Mariannick et Claude, des Concarnois. Ils me disent qu'ils veulent faire un tour du monde vite fait, pour repérer les lieux en quelque sorte, ensuite ils en feront un deuxième, en prenant leur temps ! Ils ont tout vendu, leurs enfants viennent les voir aux escales. Chenapan est confortable et l'équipage fait preuve de flegme, même quand il y a de l'abus : ils ont pris 50 nœuds de vent en venant de Martinique jusqu'à ici. Ils comptent passer le canal de Panama au printemps. Nous nous découvrons des amis communs à Concarneau. La mer est petite...

En attendant le retour du beau temps, je teste les petits restaurants du port ; chez "Renée", je demande quel est le plat du jour : des "lentilles consommées", me répond la patronne. Ça me va, dis-je. Vous êtes sûr, répond-elle ? Oui oui, confirmé- je. Vous ne voulez pas goûter d'abord ? Mais non. Inquiète, elle m'apporte une assiettée de lentilles mijotées sur le coin du feu, accompagnées de morue salée. Je trouve sa spécialité excellente et nous nous quittons très copains. Dans un autre restaurant, je prends une viande accompagnée de trois petits gratins : fruit de l'arbre à pain, igname, cristophine.

La météo ne s'améliore pas. De guerre lasse, je me décide à partir et de toutes façons, me dit le marinier, le "titulaire" de mon emplacement revient aujourd'hui. Tiens donc, on peut réserver sa place ? J'ai mis Balum en tenue légère, deux ris dans la grand-voile et génois à moitié roulé. L'alizé souffle toujours trop fort, mais comme je remonte la côte sous le vent de la Guadeloupe, la mer est plate : 35 nœuds de vent sans houle, sans déferlantes, c'est un vrai plaisir ! Quelques heures plus tard j'arrive à l'Anse Deshaies, au nord- ouest de l'île, dernier abri avant de monter vers le nord des Antilles.

Je me baigne. Je passe le temps en observant les pélicans. Les voir plonger de vingt ou trente mètres de hauteur est toujours étonnant, je me demande à chaque fois s'ils vont s'en sortir.

Lundi matin 8 mars, 6 heures 30, j'appareille enfin. J'ai pris une météo hier soir, le vent faiblit, commence à tourner, je ne serai pas au près serré et la mer sera moins cabossée. Plein nord, je fais cap sur Antigua. Je mets huit heures pour parcourir quarante-cinq milles nautiques. Le temps est correct, deux ou trois petits grains rincent le bateau, mais pas plus.

Je jette l'ancre dans English Harbour, un abri connu pour avoir été le repaire de Nelson, ce chien d'Anglais qui nous a mis la pâtée à Trafalgar. C'est ce que les Antillais appellent un "trou à cyclones", tout le monde vient s'y réfugier en cas d'alerte météo. L'île d'Antigua est indépendante depuis 1981, après avoir été longtemps une colonie anglaise. C'est devenu un endroit très select dans le monde du yachting. Les régates d'Antigua au mois d'avril sont un événement mondain autant que sportif. Nous ne sommes qu'en mars, mais les grands yachts qui sont en escale partout autour de l'île sont déjà assez ahurissants : Balum est plus petit que leurs annexes... J'admire Shenandoah, un ancien 12 m J.I. de l'America Cup des années trente.

L'île s'est adaptée. Certaines épiceries sont destinées aux "locaux", produits de base, saucisses en boîte et corned beef. L'une d'elles arbore une enseigne superbe : "The risk taker's superette - where the village prices beat the city prices". En revanche un supermarket dénommé "Influence de France" propose du caviar, du foie gras et même des escargots, my God ! L'Angleterre a laissé des traces ici : on roule du mauvais côté, dans les pubs on joue aux fléchettes, dans les auberges les cartes proposent des "lemon tarts" et des "cheese cakes". J'ai testé une "steak and kidney pie" - une tourte au steak et aux rognons - excellente. Mais c'est quand même la Caraïbe et les rastas déambulent au bord des routes, au son du reggae et de la salsa.

Je parcours l'île en scooter : ce n'est plus l'archétype de l'île tropicale, peu de cocotiers, pas beaucoup d'arbres fleuris, je ne retrouve plus la végétation luxuriante de la Guadeloupe ou de la Martinique. C'est plutôt un mélange de Corse et d'Irlande : l'île n'est pas très escarpée, elle n'accroche pas les nuages, la pluie va plus loin. Je traîne à Saint-John, la capitale. J'y retrouve encore l'héritage anglais : dans les jardins publics les prédicateurs et autres orateurs, montés sur un tabouret et le haut- parleur à la main, prédisent l'apocalypse ou vantent les mérites de leur candidat aux élections. J'ai la nette impression que personne ne les écoute.

Je vais au musée. J'y suis allé aussi à English Harbour : ici les musées sont gratuits, une bonne habitude qui est en train de se perdre en France ! Bon, c'est sûr, ils sont modestes, certaines présentations font penser à des travaux d'élèves de collège... Mais Antigua est un pays jeune, laissons-lui le temps. Je passe la soirée à bord de Pégase, un "Voyage 12,50" qui vient de Bretagne, encore un, et demain je repars vers la Guadeloupe.

Navigation sans problème. Un arrêt pour une nuit à l'Anse Deshaies comme à l'aller et me voici de nouveau à la marina de Rivière-Sens. Nous sommes le samedi 13 mars, il est midi. Personne à la capitainerie et mon marinier préféré ne m'accueille pas. Je fais ma manœuvre tout seul comme un grand, malgré le vent, et je plonge dans le port pour aller accrocher mon amarre d'avant à la bouée.

Je suis revenu ici parce que dans deux jours mes amies arrivent de France, suivies la semaine d'après de René mon beau-frère. Je me pose donc pour une dizaine de jours. Les métros viennent voir Balum et il y prend goût.

À Rivière-Sens, en Guadeloupe,
à bord de Balum, le 12 mars 2004.

 

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